Je ne vais pas vous refaire le coup d'Azincourt, Trafalgar ou Fachoda, mais tout de même… Voir le capitaine du XV de France, Raphaël
Ibanez, brandir à Twickenham la coupe d'Europe des clubs champions sous la bannière anglaise des Wasps, avouez que le tableau valait le coup d'œil ! En ces temps de composition de gouverment où
le
French doctor a le vent en poupe, qu'un
French cap'tain expatrié soit désigné
"Top Player" d'une finale 100% anglaise avait en effet dimanche dernier de quoi flatter
l'orgueil franchouillard, que nourrit immanquablement de ce côté-ci de la Manche tout amateur de balle ovale.
Pas besoin de revenir sur des décennies de poignées de main vaguement condescendantes ponctuées de l'incontournable "Good game
!" sanctionnant chaque défaite du XV de France face à son homologue de la Rose pour savourer le moment comme il se doit. Il n'y a encore pas si longtemps, il eût été aussi
incongru d'imaginer voir un Français porter, même par intérim, le brassard de capitaine d'un des meilleurs clubs anglais que de faire la promotion des vertus gustatives de la cuisse de grenouille
à la chambre des Lords. Pardi, les Anglais sont tout de même les inventeurs de ce
"jeu de voyous joué par des gentlemen" et ne se sont jamais privés de nous le faire sentir, sur le
terrain comme en dehors. Surtout lors des confrontations entre clubs.
Que de dérouillées mémorables, à commencer par la première d'entre toutes, sur le terrain du Coursing Club de Levallois, il y a très exactement
cent quinze ans ! En ce 18 avril 1892, devant le baron Pierre de Coubertin et le marquis de Dufferin, ambassadeur d'Angleterre en France, les rugbymen du Stade Français reçoivent
les Londoniens de Rosslyn Park, les Wasps de l'époque. Mieux vaut ne retenir de l'événement que son caractère fondateur, car pour cette première rencontre internationale entre clubs, nos voisins
ont eu ce jour-là la main lourde : 12 points à 0 selon le décompte local, 21 à 0 selon le décompte britannique… Aller imaginer ensuite qu'un Anglais sain d'esprit aille chercher sur le continent
une quelconque recrue relevait alors d'un
nonsens typiquement
british.
Heureusement, donc, les temps ont changé et l'heure de gloire d'Ibanez en est la preuve criante. N'y voyez pourtant aucune rancœur
de ma part à l'encontre d'Albion et de ses représentants. Il n'y a pas plus anglophile que moi, au point de connaître par cœur les paroles de
God Save the Queen et de l'entonner sans
broncher dès que l'occasion se présente au nom de l'Entente Cordiale, des valeureux
Tommies, du bon vieux Winston, d'Elisabeth II et du
Swinging London. N'empêche, en voyant
tous ces Anglais en liesse applaudir à tout rompre le taurillon dacquois, je ne pouvais m'empêcher de l'imaginer dans quelques mois, mais avec sur les épaules le maillot bleu du XV de France,
dans les mains la coupe du monde de rugby et à ses pieds une troupe de
Roastbeefs déconfits mais fair-play.
Good game old chap, good game…
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